Itinérance à Laval : une crise qui s’aggrave et se diversifie, selon un nouveau rapport

Source Marco Campanozzi La Presse
Alors qu’on rapportait récemment une forte hausse de l’itinérance visible sur le territoire, un nouveau rapport de l’Observatoire québécois des inégalités vient approfondir le portrait de la situation lavalloise. L’étude conclut que l’itinérance à Laval est à la fois en augmentation, en transformation et marquée par des trajectoires beaucoup plus variées qu’on pourrait le croire.
Selon les résultats préliminaires du dénombrement de 2025 cités dans le rapport, le nombre de personnes en situation d’itinérance visible à Laval aurait augmenté de 59,4 % depuis 2022. Ce rythme de croissance dépasse la hausse globale observée dans les 13 régions sociosanitaires participantes, établie à 20,2 %.
Une hausse qui ne montre qu’une partie de la réalité
Le rapport rappelle toutefois qu’il faut interpréter ces chiffres avec prudence. Le dénombrement porte surtout sur l’itinérance visible, soit les personnes recensées dans la rue ou dans certaines ressources d’hébergement au moment de l’exercice. Une partie importante de la réalité demeure donc moins apparente, notamment chez les personnes qui dorment temporairement chez des proches, dans un véhicule ou dans des situations résidentielles très précaires.
L’étude s’intéresse justement aux situations récentes d’itinérance à Laval, c’est-à-dire à des personnes qui vivent cette réalité depuis environ six mois ou moins, qu’elle soit visible ou cachée. Elle souligne aussi qu’assez peu de recherches récentes s’étaient penchées sur le contexte lavallois, malgré la transformation rapide du phénomène.

Une recherche menée auprès de 41 personnes
Pour mieux comprendre ces nouvelles réalités, six ateliers ont été menés entre décembre 2025 et février 2026 dans trois organismes lavallois, soit l’Auberge du cœur L’Envolée, L’Aviron et le Refuge de Laval. Au total, 41 personnes nouvellement en situation d’itinérance ont participé à la recherche. Plus de la moitié vivaient cette situation depuis trois mois ou moins.
Le rapport précise aussi que la recherche a été réalisée dans une approche participative, avec la contribution d’une paire chercheuse ayant elle-même une expérience vécue de l’itinérance. Selon l’Observatoire, cette démarche a permis de favoriser un climat de confiance et de mieux faire émerger la parole des participantes et participants.
Des profils variés, avec une forte présence de jeunes
Parmi les constats marquants, le rapport note une forte présence de jeunes. Environ la moitié des personnes rencontrées avaient 24 ans ou moins. Les hommes demeuraient majoritaires, mais les femmes représentaient aussi une part importante du groupe. L’échantillon comprenait également 11 parents avec enfants à charge, 10 personnes ayant un parcours d’immigration et 11 personnes avec des animaux de compagnie.
Le document insiste sur ce point : il n’existe pas un seul profil type de l’itinérance à Laval. Les réponses à mettre en place doivent donc tenir compte de cette pluralité de réalités et de besoins.
Des trajectoires rarement causées par un seul événement
L’un des constats centraux du rapport est que les parcours vers l’itinérance sont rarement attribuables à un seul facteur. Il s’agit plutôt d’un processus de fragilisation où se croisent des facteurs systémiques, institutionnels, sociaux, structurels et individuels.
Parmi les trajectoires documentées, l’étude évoque notamment des parcours fragilisés dès l’enfance, des situations de violence, des sorties d’institutions comme la DPJ, les hôpitaux, les centres de désintoxication ou les milieux carcéraux, des enjeux de santé mentale et de consommation, des parcours migratoires complexes, des discriminations, ainsi que des épisodes de pauvreté, d’isolement et de rupture du réseau de soutien.
Le rapport ajoute que, pour plusieurs personnes, l’itinérance survient au terme d’une accumulation de ruptures, comme une perte d’emploi, une séparation, des dettes de loyer, des problèmes de santé ou un décès dans l’entourage.
La crise du logement revient constamment
L’étude accorde une place importante à l’enjeu du logement. Elle rappelle qu’à Laval, les logements locatifs à faible loyer affichaient un taux d’inoccupation de 0,1 % en 2024, ce qui témoigne d’une pression extrême sur le marché locatif pour les ménages les plus précaires. Elle souligne aussi qu’en 2021, 28,2 % des ménages locataires lavallois consacraient 30 % ou plus de leurs revenus au logement.
Dans les témoignages recueillis, les dettes de loyer, les évictions, les rénovictions, l’insalubrité, le surpeuplement et l’impossibilité de retrouver un logement abordable reviennent fréquemment comme éléments déclencheurs ou aggravants. Le rapport conclut que la crise du logement joue désormais un rôle central dans les trajectoires menant à l’itinérance.
Des ressources essentielles, mais sous forte pression
Le document souligne que les personnes rencontrées s’appuient largement sur les ressources communautaires, institutionnelles et publiques pour répondre à leurs besoins. Cela inclut l’hébergement d’urgence, l’alimentation, les services psychosociaux, les suivis en santé, la réduction des méfaits et certaines formes d’accompagnement vers la stabilité résidentielle.
Mais le rapport précise aussi que ces ressources ne suffisent plus à répondre à la demande croissante ni à la diversité des besoins. Il évoque notamment la saturation de l’hébergement d’urgence, les difficultés d’accès à certains services, le manque de lieux multiservices, les obstacles liés au transport, à l’entreposage des biens et à l’accès à l’information sur les ressources disponibles.
Le document rappelle également que la capacité d’hébergement d’urgence à Laval demeure limitée à 31 lits, un nombre jugé insuffisant pour une ville de plus de 400 000 habitants.
Une réalité plus visible dans certains secteurs
Même si l’itinérance est présente sur l’ensemble du territoire, le rapport note qu’elle demeure plus visible dans certains secteurs centraux, notamment Chomedey, Pont-Viau et Laval-des-Rapides, où se concentrent plusieurs points de services. Il souligne aussi que les personnes en situation d’itinérance tendent à rester à proximité de ces ressources, entre autres en raison de l’accessibilité limitée au transport.
Le document mentionne également l’émergence des campements à Laval. Entre juin 2023 et février 2025, 31 campements ou milieux de vie informels ont été inventoriés, dont 7 étaient encore occupés à la fin de cette période. Ces campements seraient généralement de plus petite taille que ceux observés à Montréal et souvent installés dans des boisés ou des secteurs plus discrets.
Un enjeu qui a aussi dépassé le cadre local
Le sujet a visiblement marqué les esprits bien au-delà de Laval. Il a aussi fait l’objet d’un dossier dans La Presse, qui parlait d’une crise « sans précédent » et mettait notamment en lumière le fait que des travailleurs à faible revenu basculeraient désormais vers la rue à Laval.
Dans la foulée de cette couverture, la Table de concertation en violence conjugale et agressions à caractère sexuel de Laval, avec plusieurs organismes spécialisés, a exprimé sa solidarité envers le Regroupement des organismes et intervenants en itinérance de Laval. Dans une déclaration diffusée le 4 juin, elle rappelle que l’itinérance des femmes est intimement liée à la violence conjugale, à la crise du logement et au manque de ressources adaptées.
Les organismes signataires soulignent notamment qu’à Laval, les maisons d’aide et d’hébergement spécialisées en violence conjugale fonctionnent depuis plusieurs années à pleine capacité. Selon leur déclaration, les ressources ayant participé à un portrait territorial en 2024-2025 auraient affiché des taux d’occupation allant de 105 % à 114 %, et plus de 500 femmes et enfants se seraient vu refuser une place en raison du manque d’espace.
Selon ces groupes, lorsque les maisons débordent, que les logements abordables sont introuvables et que les séjours s’allongent faute de solutions de relocalisation, c’est tout le filet de sécurité qui s’engorge. Ils réclament donc des investissements accrus en hébergement spécialisé, en logements sociaux et abordables, ainsi qu’en soutien aux ressources de première ligne.
Des pistes d’action centrées sur la prévention
Le rapport de l’Observatoire ne se limite pas au constat. Il propose aussi plusieurs pistes d’action, regroupées autour de deux grands axes : améliorer les ressources et services, puis renforcer la prévention de l’itinérance. Parmi les priorités identifiées figurent la diversification de l’offre d’hébergement, le développement de ressources multiservices, un meilleur accès à l’information, des conditions d’accueil plus stables et plus dignes, ainsi qu’une meilleure reconnaissance de l’expertise issue du vécu.
Sur le plan de la prévention, l’étude recommande notamment de mieux protéger le droit au logement, de lutter contre la pauvreté et les discriminations, d’accroître le parc de logements sociaux et communautaires, de mieux accompagner les sorties d’institutions, de développer le relogement rapide et de prévenir les retours répétés vers l’itinérance. Le rapport mentionne aussi explicitement les évictions pour dettes de loyer et la violence conjugale comme points de bascule pouvant entraîner un passage rapide à l’itinérance.
Un portrait plus nuancé d’une crise en mutation
Au final, le rapport montre que l’itinérance à Laval ne peut être réduite à quelques chiffres ou à une seule image de la rue. Il s’agit d’un phénomène en mutation, profondément lié à la crise du logement, à la précarisation des conditions de vie et à l’essoufflement du filet social. Pour les auteurs, mieux comprendre cette diversité de parcours est une condition essentielle pour mieux agir, autant en matière de services qu’en matière de prévention.